C'est sous une pluie battante et douloureuse que je me crapahute à travers cette forêt toute droit sortie d'un film de Tim Burton. A mes côtés, deux parfois huit parfois cinq bidasses sans visages, toutes marchant de manière saccadée. Soudain, au loin, une détonation. Une bidasse tombe morte à mes pieds, bientôt noyés de boue et de sang. Nous ne sommes plus que huit ou six. Il m'est toujours impossible de distinguer le visage de mes camarades d'infortune. Je me retourne, sûr de voir ces derniers décamper. Au lieu de ça, je me retrouve assis à une table en bois dont la moisissure me pique le fond des narines. Face à moi, le Robert de Niro des années 70', également assis, me tend un révolver à 6 coups. Sans hésitation, je m'en empare et me le colle à la tempe. "Clic". Rien. Je retire crânement mes tongs et enfonce mes orteils dans le sable chaud de cette sublime plage ensoleillée, fier comme jamais d'avoir remporté au moins une fois dans ma vie une manche de roulette russe. Autour de nous, une foule considérable de quidam sans visages et en maillot de bain profite des joies de l'océan sans prêter la moindre attention aux évènements qui nous intéressent ici. Robert agrippe à son tour le revolver. "Bang!". Le flash de la détonation m'aveugle une fraction de seconde. Recouvrant rapidement la vue, j'enclenche le robinet automatique et me lave les mains. Je débloque le loquet de la porte des toilettes et emprunte le couloir sans fin de ce Boeing complètement vide de passagers. Je m'assois au hasard et attache ma ceinture. Une hôtesse m'interpelle: " Vous désirez boire quelque chose? ". Je réponds: " Un bol de Chocapic". " La même chose ", réponds à son tour le Robert de Niro des années 70', assis à ma droite. J'attache ma ceinture et m'allume une clope qui disparaît aussitôt de mes deux doigts. L'avion est blindé de passagers tournés vers moi. Je distingue cette fois-ci quelques visages, des collègues du boulot pour la plupart. Les autres, en revanche, présentent un visage difforme pour le moins inquiétant. J'attache ma ceinture pour la troisième fois, me lève de mon siège et pique un sprint vers le fond de l'appareil dont le couloir central s'étend à l'infini. A mes trousses, un des passagers au visage difforme, tenant des deux mains une tronçonneuse. Paniqué, je persévère en pure perte dans ma course et trébuche dans un trou sans fond...
Je me
réveille brutalement et me dresse dans mon lit. Je tâte furtivement le drap,
trempé de sueur. PU-TAIN! Mais c'est quoi ces cauchemars qui pourrissent mes
nuits depuis des semaines? Les yeux grands ouverts, je zieute en vitesse le
réveil sur ma gauche. "4h12 du matin"... Fait chier... Conditionné
depuis des années, je touche ensuite délicatement le côté droit de mon lit...
Vide... Je ne m'y habitue toujours pas. Les trois minutes suivantes, je laisse
le chat tranquillement mordiller mon lobe d'oreille. "4h15", la
stridente sonnerie de mon réveil me sort de ma torpeur. J'éjecte le chat, soulève
douloureusement ma masse et titube vers la salle de bain... "Un bol de chocapic?!" ...
Sérieux, Julien! J'enclenche la douche et, attendant que l'eau se décide à
chauffer, observe dans le miroir ma trogne amincie par les soucis. Trois ans au
Luxembourg et trois ans sans le moindre reportage à haut risque qui a fait ma
gloire. Véritable phénomène du petit monde pourri du journalisme, électron
libre médiatique en grande partie responsable de la capture du terrible despote
ivoirien Laurent Gbagbo ou encore de la mise en lumière de la supercherie
concernant la prise d'otage "4 étoiles" d'Hervé Ghesquière et de
Stéphane Taponier (lire articles précédents), je me retrouve aujourd'hui au
plus bas de l'échelle sociale, ignoré de tous, oublié... Mon blog prend la
poussière tout comme mes neurones.
L'envie, de toute façon, n'y est plus.
Je détourne le regard de mon reflet, ouvre la porte de la douche
et commence à me shampouiner sans conviction, tentant avec peine de me souvenir
de cet incompréhensible rêve. "Tap-tap-tap".
Le chat tambourine de ses deux pattes avant la porte de la douche, me suppliant
de le laisser me rejoindre. Soumis au moindre désir de cette vilaine bête, je
m'exécute. Il s'assoit à mes pieds et laisse, avec une joie qui fait plaisir à
voir, l'eau brûlante lui arroser abondamment son pelage. Je lui caresse la
tête. "Aussi détraqué que ton papa,
hein?".
"4h35" Mon chat sec, son brushing parfait, je peux enfin
éteindre le sèche-cheveux. La teub à l'air, je me sers un café, m'assois dans
le canapé, allume la télé et zappe sur LC1. Le présentateur, dont les
monstrueuses cernes témoignent de son bonheur d'avoir écopé du journal de la
nuit, déballe machinalement les titres. L'un d'entre eux, pourtant, attire
brièvement mon attention. Aussi étonnant que cela puisse paraître, plusieurs
réseaux d'Al-Qaïda auraient été démantelés dans l'est de la France et, encore
plus surprenant, au Luxembourg. "
Qu'est-ce-qui viennent foutre ici, ces cons?" . Totalement déconnecté
de mon ancienne vie et de mes relations troubles avec ce mouvement, je balaie
mes réflexions d'un coup de main, faisant, par la même occasion, valser une
gerbe de café sur la moquette. Jurant avoir aperçu un hochement de tête
désapprobateur de mon chat, je lui claque une pichenette sur le nez, termine
mon café cul-sec et me décide enfin à me préparer.
"5h15" Le vent glacial de ce mois de décembre vient
instantanément réduire à néant la maigre motivation que j'avais à l'idée de me
rendre au taf. J'hésite un quart de seconde à me porter pâle mais me résous
finalement à franchir la porte de mon appartement et à me diriger à petite
foulée vers ma fidèle Twingo, valeureuse remplaçant de feu ma 1007.
Thermo de café vissé au porte gobelet, clope roulée au bec, chauffage
à fond, ma Twingo et moi débutons notre périple quotidien. Désespéré par la
qualité du dernier album de U2, je lui préfère finalement la radio.
" Flash spécial:
Très sérieuses menaces d'attentats portées à l'encontre du Luxembourg. Une
vidéo émanant de la branche luxembourgeoise d'Al-Qaïda a été postée sur Youtube
ce matin même. On y aperçoit trois membres du mouvement terroriste sirotant un
vin chaud sur le marché de Noël de la capitale. L'un d'eux déclare par la suite,
je cite, "Excellent votre vin, je suis maintenant prêt à goûter votre sang
(rire sadique)". Plus d'informations quand on aura plus d'informations...
Restez branché!
"AAaah, ces
terroristes... Toujours le sens de la formule...", pensai-je avec
amusement. Je termine mon trajet en me remémorant avec délice ces moments
d'exceptions passés en captivité auprès de ces charmants tueurs à grande
échelle.
"5h45" J'écrase ma clope sous ma chaussure de sécurité
et pénètre une nouvelle fois le monde merveilleux de la grande distribution.
Car oui, fidèles ou nouveaux lecteurs, votre serviteur, le fameux "Julien
n'aime rien", gagne dorénavant sa croûte en servant fruits et légumes à de
désagréables consommateurs de masse avides de produits pas chers (donc
espagnols) mais issues d'une culture raisonnée (donc pas espagnole).
Je déverrouille le casier 17 du vestiaire homme, enfile mon
immonde chemise verte, épingle ce foutu badge renseignant le client du nom et
prénom de l'ouvrier qui répondra à tous ses caprices et effleure enfin
langoureusement ma carte magnétique sur la pointeuse. Toute marche arrière est
maintenant impossible.
A ceux qui lisent ces lignes, voici une brève description de
l'ambiance d'un supermarché à une heure où tout le monde devrait encore dormir:
D'un côté, nous retrouvons les éternels optimistes. Bonne humeur
et blague en-dessous de la ceinture débordant de tous côtés. Leurs 4 heures de
sommeil quotidiennes ne semblent aucunement effilocher leur dévouement à cette
formidable entreprise familiale qu'est "Acacia". Oui...
"Acacia", cet arbre que l'on retrouve seulement dans le désert, sert
de nom à mon employeur. Comprendra qui pourra...
De l'autre côté, on retrouve les grincheux. Ces derniers ne
cherchent qu'à pourrir la bonne humeur des premiers dans le but d'insuffler
l'ambiance dépressive voulue par notre condition misérable. Vous vous doutez
bien que je prends un malin plaisir à faire partie de cette dernière catégorie.
Exemple:
" - Salut les
couuUUUUILLES! Comment qu'c'est?!
- Attends, ferme-la un coup, pour
voir.......... Ah ouais, c'est mieux...
- OOOoook, bonjour l'ambiance..."
Mission accomplished !
Je traverse en frissonnant le dépôt gangréné par les courants
d'air et passe devant un nouvel apprenti en poissonnerie discutant avec le
gérant. Je tends l'oreille et chope une bribe de leur conversation.
" - Vas-y,
réessaye
- Allez, messieurs, dames, mon poisson est
frais
- Ok, fais-en un peu plus
- BOUFFEZ MON POISSON OU BARREZ-VOUS CHEZ
LIDL!
- Ok, fais-en un peu moins..."
6h tapante, la fourmilière s'active. Les innombrables palettes de
marchandises filmées à la va-vite s'entassent sur le quai, prêtes à se faire
violemment empaler par des transpalettes frétillantes. J'esquisse deux, trois
bonjours furtifs, m'empare à mon tour d'un transpalette, désactive ma matière
grise et débute mon ingrate besogne. Tel un robot artificiellement conditionné,
je déchire des films plastiques au cutter, diminue la durée de vie de mon dos
en tentant de porter des caisses à oranges, dégage du frigo les carottes de la
veille, insère dans le frigo les carottes de la livraison du jour, remets les
carottes de la veille sur les carottes d'aujourd'hui, toujours dans le frigo,
je précise.
Entre deux palettes, le chef de rayon nous informe des chiffres de
la veille " le rayon a fait un +14%
de chiffre d'affaire... Rassurez-vous, votre salaire reste le même" finit-il,
mi-amusé, mi-désabusé.
"7h30". Le rayon parfaitement rempli, les dernières palettes
dégagées, un appel micro se met alors à raisonner dans le magasin. C'est
l'heure de la sacro-sainte réunion personnel/gérants. AAaah, ce moment tant
attendu d'intense complicité entre les gens "d'en haut" et ceux
"d'en bas", ce bref instant de partage brisant les inégalités
salariales entre ouvriers cassés en deux par 2 heures d'épuisant remplissage et
supérieurs éreintés d'avoir imprimé les chiffres de la veille...
Réunis en cercle autour du gérant, mes collègues et moi-même nous
concentrons pour distinguer les informations émanant de la frêle voix de
celui-ci.
"Gudde moien (ce qui veut
dire "bien le bonjour" dans la langue de... de... euh... Bah, non, je
ne trouve pas de luxembourgeois célèbre...),
hier, mercredi 10 décembre, le magasin a fait un +8%. Le groupe
"Acacia" a, quant à lui, fait un +14%. Depuis le début de la semaine,
nous en sommes à un chiffre d'affaire de +17%. Après mûres réflexions de la
direction en partenariat avec le département marketing et le service
comptabilité, nous avons conclu que 17% d'augmentation du chiffre d'affaire,
c'est mieux que 15% mais beaucoup moins bien que 21%. C'est pourquoi, à
l'approche des fêtes, nous avons décidé de mettre en place une action
"fidélisation de notre clientèle par humiliation de notre personnel".
Je m'explique. Dès aujourd'hui, nous allons insérer la magie de noël dans notre
magasin!... (silence) ... Ah ok, je
m'attendais à des applaudissements et des hourras... Bon tant pis... Bref,
voici le principe:
1. A tous nos employés mâles, port obligatoire de
mini-clochettes de noël au niveau de la ceinture, le but étant d'émoustiller la
ménagère frustrée.
2. A toutes nos employées femelles, port
obligatoire d'une mini-jupe de maman noël, le but étant d'émoustiller les
mini-clochettes des employés mâles.
3. A tous nos apprentis sous-payés, vous enfilerez
un costume de bonhomme de neige et vous logerez au niveau des courants d'air de
l'entrée principale. Évidemment, tout mouvement de votre part sera prohibé afin
d'éviter d'éventuelles crises cardiaques de nos clients les plus sensibles.
(nouveau silence) Je suis
heureux de voir le bonheur sur vos visages. Mes collègues gérants et moi-même
sommes particulièrement fiers de cette action qui risque d'attirer en masse une
nouvelle clientèle. (sur le ton de l'humour) Après tout, ce genre d'idée révolutionnaire ne fait que conforter ma
place de gérant audacieux et votre place d'exécutants soumis, hein!?... Biiien,
au boulot vilaine troupe!
Le cercle se disloque et les mini-clochettes, mini-jupes et
costumes de bonhomme de neige sont distribués par le responsable du dépôt. Je
cesse de m'égratigner les veines à l'aide de mon cutter et agrippe à mon tour une
paire de mini-clochettes que j'accroche, les mains tremblantes, au niveau de la
braguette de mon Jeans.
"7h55". L'intégralité du personnel, costumé, dépité,
prend place à son poste. L'un des gérants sort les clés du magasin de sa poche
et se dirige vers l'entrée principale. "Une
nouvelle journée en enfer", susurre un de mes collègues. Un peu cliché
comme formule, mais j'apprécie.
Derrière le gérant, deux bonhommes de neige, têtes basses,
traînent des pieds, direction leur affectation pour les 8 prochaines heures.
J'entends les portes automatiques s'activer, puis une dizaine de
coups de feu suivis de quelques hurlements peu virils. Un vent de panique
s'empare du personnel, tous cherchant à fuir par le dépôt. Ces derniers sont
rapidement bloqués et sommés de rejoindre le magasin par 4 hommes armés de
kalachnikovs. Les mains attachés derrière le dos, le gérant responsable de
l'ouverture des portes refait son apparition, accompagné des deux apprentis
bonhommes de neige et de 8 hommes, également surarmés. L'un d'eux, un 9mm
braqué sur la tempe d'un des apprentis, prend la parole:
(avec un fort accent arabe) -
Ceci est une prise d'otage, gardez votre calme. N'essayez pas de jouer au héros
ou je flingue le bonhomme de neige!
A SUIVRE...