Un blog pour qui la critique positive et l'objectivité ne sont que de vagues concepts sans intérêt

Mon credo se résume à ceci: un minimum d’objectivité pour un maximum de mauvaise foi.
Cinéma, musique, politique, actualité... Mes enquêtes me mènent toujours à la même conclusion: pas grand chose dans notre société ne mérite d'être aimé...
Vous êtes bien sur le blog de "Julien n'aime rien" ; qui me déteste me suive!





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jeudi 1 janvier 2015

COME-BACK - Grande distribution: Julien in Wonderland




C'est sous une pluie battante et douloureuse que je me crapahute à travers cette forêt toute droit sortie d'un film de Tim Burton. A mes côtés, deux parfois huit parfois cinq bidasses sans visages, toutes marchant de manière saccadée. Soudain, au loin, une détonation. Une bidasse tombe morte à mes pieds, bientôt noyés de boue et de sang. Nous ne sommes plus que huit ou six. Il m'est toujours impossible de distinguer le visage de mes camarades d'infortune. Je me retourne, sûr de voir ces derniers décamper. Au lieu de ça, je me retrouve assis à une table en bois dont la moisissure me pique le fond des narines. Face à moi, le Robert de Niro des années 70', également assis, me tend un révolver à 6 coups. Sans hésitation, je m'en empare et me le colle à la tempe. "Clic". Rien. Je retire crânement mes tongs et enfonce mes orteils dans le sable chaud de cette sublime plage ensoleillée, fier comme jamais d'avoir remporté au moins une fois dans ma vie une manche de roulette russe. Autour de nous, une foule considérable de quidam sans visages et en maillot de bain profite des joies de l'océan sans prêter la moindre attention aux évènements qui nous intéressent ici.  Robert agrippe à son tour le revolver. "Bang!". Le flash de la détonation m'aveugle une fraction de seconde. Recouvrant rapidement la vue, j'enclenche le robinet automatique et me lave les mains. Je débloque le loquet de la porte des toilettes et emprunte le couloir sans fin de ce Boeing complètement vide de passagers. Je m'assois au hasard et attache ma ceinture. Une hôtesse m'interpelle: " Vous désirez boire quelque chose? ". Je réponds: " Un bol de Chocapic". " La même chose ", réponds à son tour le Robert de Niro des années 70', assis à ma droite. J'attache ma ceinture et m'allume une clope qui disparaît aussitôt de mes deux doigts. L'avion est blindé de passagers tournés vers moi. Je distingue cette fois-ci quelques visages, des collègues du boulot pour la plupart. Les autres, en revanche, présentent un visage difforme pour le moins inquiétant. J'attache ma ceinture pour la troisième fois, me lève de mon siège et pique un sprint vers le fond de l'appareil dont le couloir central s'étend à l'infini. A mes trousses, un des passagers au visage difforme, tenant des deux mains une tronçonneuse. Paniqué, je persévère en pure perte dans ma course et trébuche dans un trou sans fond...

Je me réveille brutalement et me dresse dans mon lit. Je tâte furtivement le drap, trempé de sueur. PU-TAIN! Mais c'est quoi ces cauchemars qui pourrissent mes nuits depuis des semaines? Les yeux grands ouverts, je zieute en vitesse le réveil sur ma gauche. "4h12 du matin"... Fait chier... Conditionné depuis des années, je touche ensuite délicatement le côté droit de mon lit... Vide... Je ne m'y habitue toujours pas. Les trois minutes suivantes, je laisse le chat tranquillement mordiller mon lobe d'oreille. "4h15", la stridente sonnerie de mon réveil me sort de ma torpeur. J'éjecte le chat, soulève douloureusement ma masse et titube vers la salle de bain... "Un bol de chocapic?!" ... Sérieux, Julien! J'enclenche la douche et, attendant que l'eau se décide à chauffer, observe dans le miroir ma trogne amincie par les soucis. Trois ans au Luxembourg et trois ans sans le moindre reportage à haut risque qui a fait ma gloire. Véritable phénomène du petit monde pourri du journalisme, électron libre médiatique en grande partie responsable de la capture du terrible despote ivoirien Laurent Gbagbo ou encore de la mise en lumière de la supercherie concernant la prise d'otage "4 étoiles" d'Hervé Ghesquière et de Stéphane Taponier (lire articles précédents), je me retrouve aujourd'hui au plus bas de l'échelle sociale, ignoré de tous, oublié... Mon blog prend la poussière tout comme mes neurones.
L'envie, de toute façon, n'y est plus.

Je détourne le regard de mon reflet, ouvre la porte de la douche et commence à me shampouiner sans conviction, tentant avec peine de me souvenir de cet incompréhensible rêve. "Tap-tap-tap". Le chat tambourine de ses deux pattes avant la porte de la douche, me suppliant de le laisser me rejoindre. Soumis au moindre désir de cette vilaine bête, je m'exécute. Il s'assoit à mes pieds et laisse, avec une joie qui fait plaisir à voir, l'eau brûlante lui arroser abondamment son pelage. Je lui caresse la tête. "Aussi détraqué que ton papa, hein?".

"4h35" Mon chat sec, son brushing parfait, je peux enfin éteindre le sèche-cheveux. La teub à l'air, je me sers un café, m'assois dans le canapé, allume la télé et zappe sur LC1. Le présentateur, dont les monstrueuses cernes témoignent de son bonheur d'avoir écopé du journal de la nuit, déballe machinalement les titres. L'un d'entre eux, pourtant, attire brièvement mon attention. Aussi étonnant que cela puisse paraître, plusieurs réseaux d'Al-Qaïda auraient été démantelés dans l'est de la France et, encore plus surprenant, au Luxembourg. " Qu'est-ce-qui viennent foutre ici, ces cons?" . Totalement déconnecté de mon ancienne vie et de mes relations troubles avec ce mouvement, je balaie mes réflexions d'un coup de main, faisant, par la même occasion, valser une gerbe de café sur la moquette. Jurant avoir aperçu un hochement de tête désapprobateur de mon chat, je lui claque une pichenette sur le nez, termine mon café cul-sec et me décide enfin à me préparer. 

"5h15" Le vent glacial de ce mois de décembre vient instantanément réduire à néant la maigre motivation que j'avais à l'idée de me rendre au taf. J'hésite un quart de seconde à me porter pâle mais me résous finalement à franchir la porte de mon appartement et à me diriger à petite foulée vers ma fidèle Twingo, valeureuse remplaçant de feu ma 1007.

Thermo de café vissé au porte gobelet, clope roulée au bec, chauffage à fond, ma Twingo et moi débutons notre périple quotidien. Désespéré par la qualité du dernier album de U2, je lui préfère finalement la radio.

" Flash spécial: Très sérieuses menaces d'attentats portées à l'encontre du Luxembourg. Une vidéo émanant de la branche luxembourgeoise d'Al-Qaïda a été postée sur Youtube ce matin même. On y aperçoit trois membres du mouvement terroriste sirotant un vin chaud sur le marché de Noël de la capitale. L'un d'eux déclare par la suite, je cite, "Excellent votre vin, je suis maintenant prêt à goûter votre sang (rire sadique)". Plus d'informations quand on aura plus d'informations... Restez branché!

"AAaah, ces terroristes... Toujours le sens de la formule...", pensai-je avec amusement. Je termine mon trajet en me remémorant avec délice ces moments d'exceptions passés en captivité auprès de ces charmants tueurs à grande échelle.

"5h45" J'écrase ma clope sous ma chaussure de sécurité et pénètre une nouvelle fois le monde merveilleux de la grande distribution. Car oui, fidèles ou nouveaux lecteurs, votre serviteur, le fameux "Julien n'aime rien", gagne dorénavant sa croûte en servant fruits et légumes à de désagréables consommateurs de masse avides de produits pas chers (donc espagnols) mais issues d'une culture raisonnée (donc pas espagnole).

Je déverrouille le casier 17 du vestiaire homme, enfile mon immonde chemise verte, épingle ce foutu badge renseignant le client du nom et prénom de l'ouvrier qui répondra à tous ses caprices et effleure enfin langoureusement ma carte magnétique sur la pointeuse. Toute marche arrière est maintenant impossible.

A ceux qui lisent ces lignes, voici une brève description de l'ambiance d'un supermarché à une heure où tout le monde devrait encore dormir:

D'un côté, nous retrouvons les éternels optimistes. Bonne humeur et blague en-dessous de la ceinture débordant de tous côtés. Leurs 4 heures de sommeil quotidiennes ne semblent aucunement effilocher leur dévouement à cette formidable entreprise familiale qu'est "Acacia". Oui... "Acacia", cet arbre que l'on retrouve seulement dans le désert, sert de nom à mon employeur. Comprendra qui pourra...

De l'autre côté, on retrouve les grincheux. Ces derniers ne cherchent qu'à pourrir la bonne humeur des premiers dans le but d'insuffler l'ambiance dépressive voulue par notre condition misérable. Vous vous doutez bien que je prends un malin plaisir à faire partie de cette dernière catégorie.

Exemple:

" - Salut les couuUUUUILLES! Comment qu'c'est?!
  - Attends, ferme-la un coup, pour voir.......... Ah ouais, c'est mieux...
  - OOOoook, bonjour l'ambiance..."

Mission accomplished !

Je traverse en frissonnant le dépôt gangréné par les courants d'air et passe devant un nouvel apprenti en poissonnerie discutant avec le gérant. Je tends l'oreille et chope une bribe de leur conversation.

" - Vas-y, réessaye
  - Allez, messieurs, dames, mon poisson est frais
  - Ok, fais-en un peu plus
  - BOUFFEZ MON POISSON OU BARREZ-VOUS CHEZ LIDL!
  - Ok, fais-en un peu moins..."

6h tapante, la fourmilière s'active. Les innombrables palettes de marchandises filmées à la va-vite s'entassent sur le quai, prêtes à se faire violemment empaler par des transpalettes frétillantes. J'esquisse deux, trois bonjours furtifs, m'empare à mon tour d'un transpalette, désactive ma matière grise et débute mon ingrate besogne. Tel un robot artificiellement conditionné, je déchire des films plastiques au cutter, diminue la durée de vie de mon dos en tentant de porter des caisses à oranges, dégage du frigo les carottes de la veille, insère dans le frigo les carottes de la livraison du jour, remets les carottes de la veille sur les carottes d'aujourd'hui, toujours dans le frigo, je précise.
Entre deux palettes, le chef de rayon nous informe des chiffres de la veille " le rayon a fait un +14% de chiffre d'affaire... Rassurez-vous, votre salaire reste le même" finit-il, mi-amusé, mi-désabusé.

"7h30". Le rayon parfaitement rempli, les dernières palettes dégagées, un appel micro se met alors à raisonner dans le magasin. C'est l'heure de la sacro-sainte réunion personnel/gérants. AAaah, ce moment tant attendu d'intense complicité entre les gens "d'en haut" et ceux "d'en bas", ce bref instant de partage brisant les inégalités salariales entre ouvriers cassés en deux par 2 heures d'épuisant remplissage et supérieurs éreintés d'avoir imprimé les chiffres de la veille...
Réunis en cercle autour du gérant, mes collègues et moi-même nous concentrons pour distinguer les informations émanant de la frêle voix de celui-ci.

"Gudde moien (ce qui veut dire "bien le bonjour" dans la langue de... de... euh... Bah, non, je ne trouve pas de luxembourgeois célèbre...), hier, mercredi 10 décembre, le magasin a fait un +8%. Le groupe "Acacia" a, quant à lui, fait un +14%. Depuis le début de la semaine, nous en sommes à un chiffre d'affaire de +17%. Après mûres réflexions de la direction en partenariat avec le département marketing et le service comptabilité, nous avons conclu que 17% d'augmentation du chiffre d'affaire, c'est mieux que 15% mais beaucoup moins bien que 21%. C'est pourquoi, à l'approche des fêtes, nous avons décidé de mettre en place une action "fidélisation de notre clientèle par humiliation de notre personnel". Je m'explique. Dès aujourd'hui, nous allons insérer la magie de noël dans notre magasin!... (silence) ... Ah ok, je m'attendais à des applaudissements et des hourras... Bon tant pis... Bref, voici le principe:

1. A tous nos employés mâles, port obligatoire de mini-clochettes de noël au niveau de la ceinture, le but étant d'émoustiller la ménagère frustrée.
2. A toutes nos employées femelles, port obligatoire d'une mini-jupe de maman noël, le but étant d'émoustiller les mini-clochettes des employés mâles.
3. A tous nos apprentis sous-payés, vous enfilerez un costume de bonhomme de neige et vous logerez au niveau des courants d'air de l'entrée principale. Évidemment, tout mouvement de votre part sera prohibé afin d'éviter d'éventuelles crises cardiaques de nos clients les plus sensibles.

(nouveau silence) Je suis heureux de voir le bonheur sur vos visages. Mes collègues gérants et moi-même sommes particulièrement fiers de cette action qui risque d'attirer en masse une nouvelle clientèle. (sur le ton de l'humour) Après tout, ce genre d'idée révolutionnaire ne fait que conforter ma place de gérant audacieux et votre place d'exécutants soumis, hein!?... Biiien, au boulot vilaine troupe!

Le cercle se disloque et les mini-clochettes, mini-jupes et costumes de bonhomme de neige sont distribués par le responsable du dépôt. Je cesse de m'égratigner les veines à l'aide de mon cutter et agrippe à mon tour une paire de mini-clochettes que j'accroche, les mains tremblantes, au niveau de la braguette de mon Jeans.

"7h55". L'intégralité du personnel, costumé, dépité, prend place à son poste. L'un des gérants sort les clés du magasin de sa poche et se dirige vers l'entrée principale. "Une nouvelle journée en enfer", susurre un de mes collègues. Un peu cliché comme formule, mais j'apprécie.
Derrière le gérant, deux bonhommes de neige, têtes basses, traînent des pieds, direction leur affectation pour les 8 prochaines heures.

J'entends les portes automatiques s'activer, puis une dizaine de coups de feu suivis de quelques hurlements peu virils. Un vent de panique s'empare du personnel, tous cherchant à fuir par le dépôt. Ces derniers sont rapidement bloqués et sommés de rejoindre le magasin par 4 hommes armés de kalachnikovs. Les mains attachés derrière le dos, le gérant responsable de l'ouverture des portes refait son apparition, accompagné des deux apprentis bonhommes de neige et de 8 hommes, également surarmés. L'un d'eux, un 9mm braqué sur la tempe d'un des apprentis, prend la parole:

(avec un fort accent arabe) - Ceci est une prise d'otage, gardez votre calme. N'essayez pas de jouer au héros ou je flingue le bonhomme de neige!


A SUIVRE...

samedi 3 septembre 2011

DÉTENTE - Les vacances radioactives de Monsieur Rolland



Monsieur Rolland,

En accord avec la loi du 30 juin 2004 relative à la solidarité pour l'autonomie des personnes âgées et handicapées - loi votée suite à la canicule de 2003 qui entraîna le décès de plusieurs milliers de personnes isolées -  tout citoyen français doit fournir un jour de travail non rémunéré chaque année. Vous l'aurez compris, initialement, cette loi ne s'applique qu'aux salariés.
Eh bien, bonne nouvelle Monsieur Rolland, ce n'est plus le cas!

Par la présente, nous avons le plaisir de vous informer que les français de votre classe sociale - chômeurs, sans-emploi, clochards... - devront dorénavant mettre la main à la poche.

Dans cette optique, le gouvernement s'octroie cette année le droit de prélever 163,35 € de votre compte en banque. S'il vous venez à l'idée de crier au scandale, prenez le temps de penser aux centaines de vieillards mourants de la chaleur insupportable... mais aussi de la solitude "snif".

Inutile de fermer préventivement votre compte en banque, la somme a été prélevée la nuit dernière.

Je vous prie d'agréer, Monsieur Rolland, l'expression de mes sentiments les plus intéressés.

Le gouvernement


Un scandale! Un foutu scandale! Les mains tremblantes de rage, je mets en boule la lettre du "gouvernement" et la jette à travers la cabine de l'imposant Boeing.
Assis à ma droite, mon père émerge d'un profond sommeil.
Papa - Mauvaise nouvelle?
Julien n'aime rien (JAR) - Une de plus... Je viens d'apprendre que mon maigre budget vient d'être amputé de près de 200 € par solidarité pour les retraités comme toi qui ne sont pas fichus d'allumer la clim' quand le thermomètre explose!
Papa - Comment ça, "comme moi"?

(Pause)

PAPA
Nom complet: Paul Albert Rolland
Surnom: Boubou
Nationalité: Française
Age: 64 ans
Métier: Employé dans l'aviation à la retraite
Aime: - Espionner les voisins
           - Le Campari
N'aime pas: - Etre espionné par les voisins
                    - L'eau minérale

(Fin de la pause)

JAR - C'est une façon de parler, papa.
Mon père tente d'enlever le bandeau qui lui cache la vue mais je l'en empêche d'un geste rapide.
JAR - Pas maintenant.
J’agrippe mon portable et compose le numéro de mon avocat.
JAR - Oui, Robert. Je souhaite porter plainte contre le gouvernement pour extorsion non-consentie, abus de faiblesse et viol bancaire.
Robert - Mais... Ça ne veut rien dire!
JAR  - Exécution! (je raccroche)
Très attentif à ma brève conversation téléphonique, Christophe, mon frère de 4 ans mon aîné, ne peut s'empêcher de ramener sa fraise.
Christophe - Il a raison, ça ne veut rien dire... D'ailleurs pour prouver un viol bancaire devant la cour, il faut avoir retrouvé des traces de sperme sur ta carte bleue.

(Pause)


CHRISTOPHE
Nom complet: Christophe Rolland
Surnom: Chewba
Nationalité: Franco-Luxembourgeoise
Age: 31 ans
Métier: Technical Project Manager chez Siemens
Aime: - Les danoises
            - Les films proche-orientaux composés de plans-séquences fixes de plus de 25 minutes
N'aime pas: - Carla Bruni depuis qu'elle a posé ses valises à l'Elysée
                      - L'énergie sale

(Fin de la pause) 


Je jette un oeil à ma montre à gousset (oui, j'essaie de relancer la mode...) et constate que nous venons de dépasser les 5 heures de vol. Après m'avoir servi un café immonde, l'hôtesse se dirige vers le fond de l'appareil et éteint les lumières de la cabine. Un film débute sur l'écran géant en face de moi. Musique pompière, montage épileptique, acteurs livrés à eux-mêmes, dialogues insipides... Oui, c'est bien Transformers 3 que nous propose aujourd'hui Air France.
Soudain agité dans le siège situé juste derrière le mien, mon second frère, Olivier, de 8 ans mon aîné, se fait à son tour remarquer.
Olivier - Musique lyrique, dialogues audiardiens... Oui! C'est bien Transformers 3!! Oh Julien, s'il te plaît, s'il te plaît, laisse-moi enlever ce foutu bandeau de mes yeux verts!

(Pause)


OLIVIER
Nom complet: Olivier Rolland
Surnom: Yoda
Nationalité: Franco-Luxembourgeoise
Age: 35 ans
Métier: Réception de marchandises à Cargolux (compagnie aérienne de fret)
Aime: - Se persuader qu'il a les yeux verts
           - Les grosses voitures
N'aime pas: - Les gens qui disent que Jack Bauer est un gros facho
                    - Le dicton qui dit: "grosse voiture, petite b..."


(Fin de la pause)

JAR - J'ai dit non! Vous voulez tous gâcher la surprise ou quoi!?
Assise entre Olivier et Christophe, ma mère vient clore le débat.
Maman  - Mon fils... Tu sais que je t'aime... Mais si tu voulais vraiment conserver l'effet de surprise, tu nous aurais mis des boules Quiès en plus des bandeaux.
JAR - Comment ça? Vous voulez dire que vous savez tous où ce vol nous emmène?!
Tous - Ben oui!
Maman - Disons que lorsque le commandant de bord nous a souhaité la "bienvenue dans ce vol à destination de Tokyo", le doute n'était plus trop, TROP permis.
JAR - (silence) Ah...

(Pause) 


MAMAN
Nom complet: Marie-Anne Rolland/Waltzing
Surnom: Marie
Nationalité: Luxembourgeoise
Age: 61 ans
Métier: Infirmière en pédiatrie à la retraite
Aime: - Les grands blacks
           - Officiellement, les allemands
N'aime pas: - le Pape
                    - Officieusement, les allemands

(Fin de la pause) 


Puisque surprise il n'y a plus, j'autorise mes parents et mes deux frères à retirer leur bandeau. Il est temps pour moi de leur expliquer les raisons de cette escapade japonaise. Mais avant cela, il me reste une petite chose à régler... Après tout, tout le monde y a eu le droit...Le temps de trouver le bouton "pause"... Voilà!

(Pause)


JULIEN
Nom complet: Julien Paul Michel Rolland
Surnom: Julien n'aime rien (ou Jaws)
Nationalité: Franco-Luxembourgeoise
Age: 27 ans
Métier: Indéterminé. Ancien otage. Ancien terroriste sous contrat.
(N') aime: - Rien
N'aime pas: - Tout le reste

(Fin de la pause)


Une bonne chose de faite! Assouvissons maintenant  la curiosité de ma famille. Une semaine avant que ce vol Paris-Tokyo ne quitte le tarmac de Charles de Gaulle, je reçus un coup de téléphone impromptu d'Alain Juppé, ministre des affaires étrangères. Très satisfait du rôle majeur que j'ai tenu dans la chute de Laurent Gbagbo, celui-ci me chargea d'une nouvelle mission de la plus haute importance: estimer les retombées économiques réelles du tsunami qui frappa le pays en mars dernier et qui engendra une catastrophe nucléaire sans précédent. Le ministre justifia cette mission en me faisant part de l'inquiétude de Nicolas Sarkozy pour le sort des japonais. Expert ès langue de bois, je compris, après mûres réflexions, que l'objectif du gouvernement français était plutôt de récolter des preuves accablantes attestant que le Japon, seconde puissance économique, ne jouissait plus, depuis la tragédie, du même prestige. Dans un contexte où les Etats-Unis, première puissance économique, viennent tout juste d'assister à un recul historique de leur cote de stabilité financière, la France voit ici une bien belle opportunité de revenir sur le devant de la scène économique internationale.

Dans un premier temps, je refusai la mission. En cause, le traditionnel voyage en famille du mois d'août. Cette année, mes deux frères, mes parents et moi-même nous étions mis d'accord sur Barcelone. Cependant, au vu des faibles risques que comporte cette mission et au caractère dépaysant du Japon en comparaison à l'Espagne, je changeai rapidement d'avis et posai mes conditions. " - J'accepte la mission si ma famille est autorisée à m'accompagner. Je veux cinq places en première classe et un hôtel cinq étoiles - Accordé - Je vous envoie mon rapport dans deux mois - Bonne chance, Monsieur Rolland - La chance!? La chance, Monsieur Juppé, c'est pour l'équipe de France de football, pas pour "Julien n'aime rien"! 


Christophe - Faut-il toujours que tu fasses preuve d'autant de prétention lorsque tu parles à un membre du gouvernement?
JAR - Ma prétention, mon frère, te permets de boire la coupe de champagne que tu tiens en main.
Papa - Mais j'ai pas envie d'aller en Chine, moi! Ça fait cinq mois que l'Espagne est prévu, bordel!
Olivier - C'est le Japon, papa.
Papa - C'est pareil. Dans les deux cas, ils bouffent du riz et jouent à des jeux télés stupides.
JAR - Assimiler un japonais à un chinois c'est un peu comme assimiler un français à un bulgare.
Papa - Non mais, ça va pas la tête?!
Maman - Moi, je suis très heureuse d'aller au Japon.
JAR - Merci maman, je savais que je pouvais te faire confiance.
Maman - Tu crois qu'il y a des grands blacks au Japon?
JAR - Ben... Plutôt des petits jaunes.
L'enthousiasme de ma mère descend visiblement d'un cran.
Papa - Tiens ben, en parlant de petits jaunes...
Mon père appuie sur un bouton au-dessus de sa tête. Sans tarder, une hôtesse fait son apparition.
Papa - Un Ricard, s'il vous plaît.
Olivier - Deux!
Christophe - Je reste au champagne, merci.
Maman - Champagne aussi.
JAR - Bon ben, Ricard.

Rapidement servis, nous trinquons une première fois pour le Japon, une seconde fois pour la première classe, une troisième fois pour l'hôtel cinq étoiles, une quatrième fois pour les cacahuètes commandées par Olivier, une cinquième fois pour le "mal de l'air" de Christophe... Et c'est donc complètement torchés que nous foulons le sol japonais quelques dix heures plus tard. Un rapide calcul me permet de conclure qu'il est 22h58, heure locale. J'informe la joyeuse troupe alcoolisée que le premier ministre japonais, Yoshihiko Noda, nous attend demain matin à 8h pour une interview et qu'il serait donc préférable de rentrer illico à l'hôtel sans passer par la case "visite imbibée de Tokyo". A contre coeur, tout le monde répond positivement à mon conseil.

Deux heures plus tard...


Sans surprise, au lieu d'un bon lit, c'est sur une piste de danse d'une boîte de nuit située à Shinjuku (le quartier chaud de Tokyo) que nous nous retrouvons sans vraiment savoir comment on y est arrivé. D'horribles morceaux de groupes japonais locaux viennent côtoyer des reprises kitchissimes de Claude François (si, si!). Qu'importe, ma mère, mes deux frères et moi montrons aux Tokyoïtes comment se déhanchent des occidentaux en pleine possession de leurs moyens. Mon père, quant à lui, préfère ménager ses pieds gonflés par le vol en surveillant nos affaires, assis sur une chaise.





Je suis réveillé le lendemain par un coup de fil de l'accueil m'informant qu'il est 7h du matin. D'une voix affreusement enrouillée par deux paquets de cigarettes fumées la veille, je réponds "merci" avant de raccrocher. Il me faut cinq longues minutes avant de comprendre où je me trouve et trois autres pour abandonner l'idée de me souvenir de la soirée d'hier. Je me lève d'un immense lit deux-personnes et m'en vais sans plus tarder réveiller les membres de ma famille un par un dans leur chambre respective. 30 minutes plus tard, ce sont cinq mines déconfites qui se retrouvent autour de la table du petit déjeuner du luxueux hôtel New Otani.

Christophe - Quelqu'un se souvient de ce qui s'est passé hier soir?
(Silence)
Maman - Vu les regards que nous lancent les employés de l'hôtel, mieux vaut ne pas s'en souvenir.
Olivier - En tout cas, c'était une bonne soirée!
JAR - On va dire ça...

Le petit déjeuner avalé sans appétit, nous faisons route vers le Sori Kantei, édifice abritant les services du premier ministre japonais. Le paysage qui défile à travers les vitres du taxi est très contrasté. Les gratte-ciels et la multitude de magasins de produits électroniques côtoient de nombreux sanctuaires et temples bouddhistes.
25 minutes de bouchon plus tard, nous sommes accueillis au pied du Sori Kantei par Yoshihiko Noda en personne. Après une interminable séance de courbettes de bienvenue, ma famille et moi prenons place dans le bureau du premier ministre. Ce dernier me demande de patienter quelques minutes avant de commencer l'interview et quitte le bureau.

Christophe - (En applaudissant) Bravo, Monsieur "n'aime rien", le plus grand journaliste des temps modernes!
JAR - Ben quoi?
Christophe - Monsieur pense à tout sauf à recruter un traducteur! Parles-tu le japonais maintenant?
JAR - Non... Mais j'ai ça!

Fier comme un coq, je sors de ma poche les deux oreillettes traductrices que Jack Bauer a oublié de récupérer lors de notre improbable rencontre et qui permettent de comprendre et de me faire comprendre par n'importe qui, quelle que soit sa langue. Sachant très bien d'où provient ces gadgets high-tech, Olivier se met à bouder.

JAR - Ne me dis que tu m'en veux encore pour cette histoire?
Olivier - Tu sais très bien que Jack Bauer est mon héros! Tu as passé 24 heures avec lui et tu n'as même pas pris le temps de lui demander un autographe pour ton grand frère préféré!
Christophe - Quoi?!
JAR - (à Christophe) Arrête, c'est toi mon frère préféré!
Olivier - Quoi?!
JAR - Bon, ça suffit! De toute façon, Jack Bauer est un con!
Olivier - QUOI?!?!
Papa - (à tous) CALMEZ-VOUS OU C'EST MOI QUI VOUS CALME!!!!

Je remercie le ciel de voir le premier ministre faire son retour dans le bureau quelque peu décontenancé par l'ambiance qui règne dans la pièce. D'un geste rassurant, je lui fais comprendre de ne pas s'en faire et de prendre place. Les esprits s’apaisent. Je tends une oreillette à Monsieur Noda et lui demande de l'insérer dans son oreille. Je fais de même avec la mienne. L'interview peut débuter... Enfin presque...

Christophe - Voilà, ton enquête commence et nous, nous devenons des figurants, c'est bien ça?
JAR - Non, j'attendais juste de voir lequel d'entre vous serait le premier à râler et je ne suis pas déçu.
Je sors de ma poche quatre oreillettes traductrices et les tends aux membres de ma famille.
Olivier - Je pensais que Jack Bauer t'en avait laissé que deux. Où as-tu trouvé les quatre autres?
JAR - C'est ça la magie des enquêtes de "Julien n'aime rien": si aucune explication crédible ne peut justifier une grossière invraisemblance dans mon scénario, je passe outre et je fais comme si de rien n'était!
Maman - Malin, mon fils!
JAR - Merci, maman. Bon, maintenant, mettez vos oreillettes et soyez sages!

Je me tourne à nouveau vers le premier ministre.

JAR - Monsieur Yoshihiko Noda - ou, si vous permettez que je vous appelle de la sorte, Yoshi -, comment expliquez-vous que...
J'aperçois les sourcils du premier ministre se froncer d'une inquiétante manière.
Noda - Premier affront! Vous commencez fort, Monsieur Rolland
JAR - Comment ça?
Noda - Je considère le manque de respect comme un affront inadmissible. Se permettre de massacrer mon prénom est une insulte pour mes ancêtres.
Mes deux frères se mettent à discrètement m'applaudir pour ma splendide boulette.
JAR - (Affreusement gêné) Je vous prie de m'excuser, Monsieur le premier ministre du Japon Yoshihiko Noda.
Noda - Heureusement pour vous, je jouis d'une grande tolérance à l'affront. Autrement dit et pour illustrer mon propos par un exemple adapté à votre niveau, les affronts envers ma personne sont comparables à des vies dans Super Mario Bros. Vous venez de perdre une vie, il ne vous en reste plus que trois.
Olivier - (Très fière de sa feinte à venir) Vivement le niveau bonus pour gagner une nouvelle vie!
Les sourcils du premier ministre se froncent à nouveau.
Noda - Second affront!
Je lance un regard noir à mon imbécile de frère.
Olivier - (A moi) Pardon, je me tais.
Je tente de reprendre le contrôle de l'interview.
JAR - Monsieur Yoshihiko Noda, expliquez-nous comment le Japon s'est relevé de la terrible catastrophe du 11 mars dernier?
Noda - Sachez, Monsieur Rolland, que le Japon n'a pas eu besoin de se relever puisque jamais elle n'a chu.
Maman - (En prétextant un cheveu sur la langue) Chu quoi?
Pour la troisième fois en moins de 45 secondes, mon interlocuteur fronce les sourcils.
Noda - Affront numéro 3!!
Je tente par le pouvoir de mon regard le plus menaçant de calmer ma famille hilare par la réflexion de ma mère.
JAR - Veuillez les excuser. Reprenons notre interview, je vous prie.
Le premier ministre acquiesce sans conviction.
JAR - On a beaucoup évoqué la manipulation des médias japonais pour minimiser les risques réelles de la menace nucléaire. Quel est votre point de vue sur cette polémique?
Noda - Balivernes! Nos médias sont indépendants, Monsieur Rolland, contrairement aux vôtres!
JAR - (Surpris) Parce que vous pensez que nos médias sont contrôlés par le pouvoir?!
Noda - Bien sûr! Souvenez-vous de cette interview de Nicolas Sarkozy réalisée, entre autre, par Michel Denisot. J'ai rarement vu une brosse à reluire aussi efficace que ce journaliste de seconde zone. Votre président n'avait plus qu'à ouvrir sa braguette pour que Denisot aille sous le bureau finir le travail!
JAR - Bien... Heu... Revenons au Japon, je vous prie...
Noda - La vérité fait mal, n'est ce pas Monsieur Rolland?
JAR - Au-delà des pertes humaines dramatiques, votre pays a souffert économiquement du tsunami.
Noda - C'est pourquoi nous avons solliciter la participation du peuple pour relancer l'économie dans les plus brefs délais.
JAR - De quelle manière?
Noda -  Avant la catastrophe, le japonais moyen travaillait 13 heures par jour. Nous lui avons demandé de travailler deux fois plus pendant 6 mois.
JAR - Hum... Vous voulez dire que les japonais travaillent 26 heures par jour?! C'est impossible!
Noda - Impossible n'est pas japonais, Monsieur Rolland!
JAR - Bon... Si tout semble parfaitement fonctionner dans votre pays, comment expliquez-vous la récente démission de votre prédécesseur, Naoto Kan? Les médias évoquent ses hésitations et maladresses dans la gestion de la crise.
Noda - Je ne vois pas de quoi vous parlez...
JAR - Enfin, Monsieur Noda! Pourquoi nier? Tout le monde est au courant!
Noda - Attention, Monsieur Rolland! Vous êtes à un affront de l'expulsion manu militari de mes quartiers! Je vous dis que je ne sais pas de quoi vous parlez et ma parole est d'or!
Papa - (Chuchotant) Il ment!
JAR - (A mon père) Oui, merci papa, j'avais remarqué! (Au ministre) Bref... Pensez-vous qu'un pays comme la France pourrait se relever d'une catastrophe semblable à celle qui a touché votre pays.
Noda se met à rire. Ma mère le rejoint dans son hilarité.
JAR - Maman, pourquoi tu rigoles?
Maman - J'essaie de te faire gagner une vie, Julien!
Noda reprend.
Noda - Laissez-moi reformuler la question, si vous le permettez: "Est ce que je pense qu'un pays de feignasses grévistes qui bossent à peine 35 heures par semaine et qui se permettent pourtant de râler sur un recul de l'âge légal de la retraite (il reprend sa respiration), pourrait se relever d'une telle catastrophe?" Très drôle, Monsieur Rolland!
JAR - Hum... Vous marquez un point, là... En ce qui concerne Fukushima et sa centrale nucléaire endommagée, la situation est-elle sous contrôle? Où en est la radioactivité de la zone?
Noda - La situation est totalement sous contrôle et la radioactivité tellement basse que le gouvernement envisage la construction d'un Disney World à Fukushima.
JAR - Ah...
Je jette un oeil à mes fiches. Je réservais encore de nombreuses questions au premier ministre mais au vu de la mauvaise foi du bonhomme, je choisis finalement de conclure l'entretien.
JAR - Merci Monsieur le premier ministre, ce sera tout.
Alors que je me m'apprête à quitter mon siège, mon père se penche vers moi.
Papa - Tu as tout ce qu'il te faut?
JAR - Ben oui, papa, je viens de le dire.
Papa - Très bien! (Il s'adresse au premier ministre) Eh Yoshi! D'après toi, qui a la plus petite quéquette? Le chinois ou le japonais?
Sans surprise, les sourcils du premier ministre se froncent de manière surréalistes.
JAR - (Paniqué et en pointant du doigt mon père) Ne l'écoutez pas, il est bulgare!!
Papa - Non mais, ça va pas la tête! Je suis français, Monsieur, FRANÇAIS! Et nous ne sommes pas des FEIGNASSES GRÉVISTES!!

Trois minutes plus tard, nous sommes - comme promis - expédiés manu militari à l'extérieur du Sori Kantei par trois vigiles sumos. Je me tourne directement vers mon père.

JAR - Non mais, qu'est ce qui t'as pris?!
Papa - Je trouvais ça plus drôle de terminer par un affront!
JAR - (Après une courte réflexion) Moui, c'est pas faux!
Christophe - Et même pas deux affronts! (Il sort de sa poche un bic en or) Regardez ce que je lui ai chouré avant que l'on se fasse virer!
Olivier - Voire par trois affronts!
Maman - Et pourquoi pas quatre?!
Mon frère sort de sa poche un DVD d'une édition japonaise de The Rock  et ma mère, un petit Swarovski en forme de panda.
JAR - Non, mais vous n'avez pas honte! (Je mets à mon tour ma main dans ma poche et en sors une boîte de cigares cubains volés sur le bureau du premier ministre) Vous ne pensez vraiment qu'à vous!

Je tends quatre cigares à mes compagnons cleptomanes avant de nous éloigner en vitesse du Sori Kantei. 
Entourés d'une agréable vapeur de havane, nous flânons dans une rue commerçante du centre de Tokyo. Finalement peu avancé par l'interview foireuse du premier ministre, j'explique à ma famille qu'une escapade à Fukushima se révèle indispensable pour compléter mon rapport. A cette annonce, les cernes déjà très inquiétantes situées sous les yeux de mon père se mutent en quelque chose ressemblant fortement à des  pneus. Au soulagement général, je propose alors de nous accorder quelques jours de repos avant de continuer notre mission. Ce planning vierge nous permettra par la même occasion de passer en mode "touristes français qui ne laissent jamais de pourboire et qui, pour couronner le temps, passent leur temps à râler".

Trois jours plus tard...


Non sans difficultés, je réussis finalement à organiser une rencontre avec le responsable de la centrale nucléaire. Peu emballée à l'idée d'un largage parachute au-dessus de la petite ville japonaise, ma famille me convainc de louer une Mitsubishi pour nous rendre sur les lieux. Une fois sur la route, Olivier au volant, moi côté passager et les trois autres derrière, nous constatons une disparition progressive de toute âme vivante. L'effet "fin du monde" est saisissant. Une demi-heure avant notre arrivée, le compteur geiger acheté la veille se met logiquement à s'affoler. Nous enfilons donc tous les cinq une tenue nucléaire. Celle-ci se compose d'une combinaison imperméable d'un jaune particulièrement disgracieux, de deux gants verts et d'un masque.

Olivier - (Se tournant vers moi et respirant bruyamment à travers son masque) Luke, je suis...
JAR - (Le coupant) Oui, je sais, "mon père". Je ne l'attendais à peine, cette blague!
Olivier - (Déçu) Pff! Quel rabat joie!

Les quelques 250 kilomètres qui séparent Tokyo et Fukushima sont effectués en deux bonnes heures.
Nous pénétrons le parking désert de la centrale nucléaire dévastée. Mon frère fait deux fois le tour du parking.

Christophe - (A Olivier) Mais gare-toi, bordel!
Olivier - Y'a trop de choix, je ne sais pas où me parquer!
Maman - Devant l'entrée, domm! ("imbécile" en luxembourgeois)

Enfin garés, nous sommes accueillis par le responsable de la centrale à qui je tends une oreillette traductrice. Il se l’insère dans l'oreille. Ma famille et moi faisons de même. Nous sommes évidemment tous surpris de constater que le bonhomme est le seul de nous six à ne pas porter de tenue nucléaire.

鳩 - Bonjour je m'appelle 鳩.
Papa - A vos souhaits!
JAR - (A mon père) Ne commence pas, papa! (Au responsable) Enchanté 痴人!
鳩  - (Choqué) Pourquoi me traitez-vous d'idiot?!
JAR - Je vous prie de m'excuser, j'ai probablement mal prononcé!
Mes deux frères se mettent une nouvelle fois à applaudir ma maladresse légendaire. Compréhensif, le responsable de la centrale me propose de l'appeler 鸚鵡 pour faciliter les choses. 
JAR - Hum... Merci

Les présentations faites, nous poussons la porte de ce qu'il reste de la centrale. A l'intérieur, il nous est presque impossible de distinguer le comptoir qui faisait office d'accueil tellement il est recouvert de suie épaisse et de cendres. 鳩 nous invite à le suivre dans son bureau situé au premier étage. Dans l'escalier, je lui demande si quelqu'un d'autre est présent dans la centrale. Il me répond qu'il est seul responsable du site depuis près de deux mois. Nous nous installons dans une toute petite pièce uniquement meublé de six chaises et d'un bureau. 

鳩 - Je vous écoute.
JAR - Comment peut-on qualifier la situation de la centrale de Fukushima, aujourd'hui?
鳩  - Selon les autorités, excellente! C'est pourquoi, je ne porte plus de tenue nucléaire depuis plusieurs semaines.
JAR - Vous semblez avoir une confiance sans limite envers le gouvernement. Benjamin Franklin disait avec la sagesse qui le caractérisait: "le trop de confiance dans les autres est la ruine de bien des gens". 
Christophe - (Dans un soupir) Quel crâneur, ce mec...
鳩 - Peut-être. Mais vous savez aussi bien que moi que "Pierre qui roule n'amasse pas mousse".
JAR - Sauf si cette pierre roule sur du plutonium, Monsieur 鳩!
鳩 - Vous m'ennuyez, Monsieur Rolland.
Olivier - Oui, moi aussi...
JAR - "L'ennui est une sorte de jugement d'avance"
Papa - Donne-moi ce bouquin!!! (Mon père m'arrache des mains mon dictionnaire des citations)
JAR - (Choqué par la violence de mon père) "Le vrai courage est calme ; la violence n'en est jamais la preuve"!!!!
鳩 - Pouvons-nous reprendre l'interview, je vous prie. J'ai ma ronde à faire dans cinq minutes!
JAR - Nous pourrions éventuellement continuer cet entretien en faisant votre ronde.
鳩 - "D'une pierre, deux coups" Faisons ça!

Nous nous levons tous et quittons le petit bureau exigu. Mon intrépide famille et moi-même suivons 鳩 à travers d'interminables couloirs. Nous empruntons ensuite un escalier qui nous amène devant une immense porte en métal.

鳩 - Les réacteurs se trouvent derrière cette porte.
Maman - (Inquiète) Vous êtes sûr que vous ne voulez pas mettre de tenue nucléaire?
鳩 - Je vous dis qu'il n'y a plus rien à craindre!
鳩 ouvre la porte. Le compteur Geiger qu'Olivier tient en main explose instantanément. 鳩 semble surpris.
鳩 - (Désignant le compteur) Matériel défectueux... Hum, "made in China", j'imagine.
Mon frère vérifie.
Olivier - Non, "made in Japan". 
鳩 - Ah...
Ma mère me tire par la manche. J'aperçois à travers son masque un regard paniqué.
JAR - (A 鳩) Finalement, on va vous laisser faire votre ronde seul.
鳩 - M'enfin! Je vous répète que rien n'est à craindre. (En se pointant des deux mains) Regardez-moi, je pète la forme! (Hésitant) Enfin... Non, je mens. Je dois avouer que depuis quelques semaines, quelque chose a ... hum... disons... changé... Attendez, je vais vous montrer.
鳩 commence alors à déboutonner son pantalon.
JAR - Non, non, non! C'est bon, on vous croit sur parole!
鳩 - (Continuant sans aucune pudeur son imprévisible strip-tease) "Seeing is believing", comme dirait les sceptiques!
Christophe - Ceux qui ne sont pas sceptiques peuvent-ils se passer de voir... Ah, trop tard...

Tout sourire, 鳩 sort de son caleçon quelque chose qui ne peut être que l'oeuvre du Malin. Face à ce spectacle peu ragoutant, trois sentiments bien différents jaillissement de ma famille: le choc, pour mes deux frères et moi. La fascination teinté d'un certain trouble, pour ma mère. Enfin, le stoïcisme pour mon père.

Papa - (Commençant à déboutonner son pantalon) Je ne vois vraiment pas ce qu'il y a d'impressionnant.
JAR - (Stoppant mon père) Non, c'est bon, papa!
Olivier prend son portable et filme le phénomène.
Christophe me tape sur l'épaule.
Christophe - On est bien en train de regarder le sexe géant d'un japonais radioactif?
JAR - Oui, je crois bien, oui...
Christophe - Très bien! C'était juste pour vérifier que je ne souffrais pas d'hallucinations.
JAR - Je pense que c'est bon, Monsieur 鳩. Vous pouvez ranger votre... votre... instrument de mort...
鳩 s’exécute.
JAR - Est-ce le seul symptôme?
鳩 -  Bon, parfois je tousse du sang et la semaine passé, il est vrai que j'ai dû me choquer parce que je faisais une petite crise cardiaque... Mais je veux dire, c'est rien par rapport à ÇA! (Il désigne à nouveau son engin)


Olivier range son portable et demande que nous écourtions l'entretien. J'accepte sans trop de difficulté.

JAR - Bien, Monsieur 鳩, je pense que nous pouvons conclure ici.
鳩 - (Fermant enfin sa braguette) Très bien. Je vais continuer ma ronde.
JAR - Une dernière chose... J'ai cru comprendre que tous les prénoms japonais avaient une signification.
鳩 - C'est exact.
JAR - Que signifie le votre?
鳩 - "Pigeon".
JAR - Hum... Ceci expliquant sûrement cela...

Nous nous apprêtons à quitter 鳩 lorsqu’une alarme se met à retentir, accompagnée d'une voix hurlant des ordres en japonais.

鳩 - Oh bon sang, tous aux abris anti-atomiques! Alerte au tsunami!!
JAR - (Paniqué) Mais bon sang, il n'y a pas eu de séisme!!
鳩 - Qu'importe! Suivez-moi!

Ma famille et moi courrons derrière 鳩. Nous descendons plusieurs étages pour nous retrouver devant une seconde porte en métal. Le responsable de la centrale s'empresse de l'ouvrir et nous investissons une minuscule pièce. 鳩 referme la porte. La panique se lit sur tous les visages.

Maman - Cette pièce peut nous protéger d'un tsunami?
鳩 - Honnêtement, rien n'est moins sûr...
Maman - (Se tournant vers sa famille) Si jamais l'heure est venue, je tenais à vous dire que je vous aime tous très fort.
Christophe et Olivier - Nous aussi, maman...
Papa - Même si je passe mon temps à vous gueuler dessus, sachez que je vous aime aussi.
Tous les regards se tournent ensuite vers moi.
JAR - (Gêné) Ben oui, c'est bien... On est une famille unie, quoi!
Maman - Dis-le!
JAR - Mais je ne peux pas! Tu sais très bien que Julien n'aime rien!
Tous (même 鳩) - DIS-LE!
JAR - Je... Je... Je... Je vous... Je vous ai...
Tous - Vas-y, tu peux y arriver!
JAR - Je vous... Je vous... Je vous ai... Je vous aime...
鳩 - (De nouveau tout sourire) Alléluia! (A ma mère) C'est bon? Vous avez eu ce que vous vouliez?
Maman - (Egalement souriante) Oui, oui, c'est bon. Vous pouvez rouvrir la porte.
JAR - (Ne comprenant rien à la situation) QUOI?!
Maman - On savait que tu avais un coeur, Julien! "Julien n'aime rien"! C'est juste un genre que tu t'es donné.
JAR - Mais, mais, mais!?
Christophe - Comment qu'tu t'es fait avoir, toi!

La porte à nouveau ouverte, je quitte la "panic room" à toute vitesse, vert de rage. Mon père m’agrippe par la tenue nucléaire.

Papa - (zieutant mon arrière train) Tu as un trou, Julien!
JAR - Comme tout le monde!
Papa - Non... Je veux dire, un trou à ta tenue nucléaire!
JAR - QUOI?!

Ma famille et 鳩 se rapprochent de moi. J'enlève mes deux gants et tâte la déchirure. Je blêmis instantanément.

JAR - Oh mon dieu! Oh mon dieeeu!
Maman - (Pointant ma main) Et ça c'est quoi?!
JAR - Ça? C'est une main maman. Ça sert à écrire, porter des choses, tenir...
Maman - (Me coupant) Regarde-la!


Je regarde ma main et lâche un horrible cri de terreur. Olivier sort son portable pour filmer le phénomène.



Deux jours plus tard, à Paris...


Alain Juppé - Je suis très déçu, Monsieur Rolland. Votre rapport ne fait qu'une demie page et ne nous apprend rien du tout. (Soupir) Je pensais pouvoir vous faire confiance, Monsieur Rolland. Votre réputation semblait tout à fait justifiée... Enfin... Jusqu'à aujourd'hui... De plus, je constate de très nombreuses dépenses superflues. Vous avez visiblement bien profité des caisses de l'Etat: 753 € dans une boîte de nuit, 3450 € d'hôtel, 2353 € dans une boîte de strip-tease et 43 € en kebab. (En colère) Qu'avait à répondre pour votre défense?

Ne sachant que dire, je décide de lever ma main mutante et de proposer au ministre des affaires étrangères un doigt d'honneur tout à fait inédit car composé de deux majeurs. L'un dédié à l'échec de mon enquête au Japon, l'autre aux 165,35 € que l'Etat s'est permis de carotter sur mon compte en banque.

C'était Julien pour "Julien n'aime rien" (sauf sa famille). A vous les studios! 

dimanche 17 juillet 2011

PSYCHOLOGIE - Le Syndrome de Stockholm d'Hervé et de Stéphane

23 août 1973, Stockholm. Fraîchement évadé, un individu que l'on nommera Jan Olsson puisque c'est son nom, ne trouve rien de mieux que de braquer une banque en plein centre de la capitale suédoise. Très vite, les forces de l'ordre interviennent obligeant le malfaiteur à se retrancher sur les lieux du crime en compagnie de 4 otages qui n'en demandaient pas tant. S'en suivent 6 jours de négociations intensives qui se termineront finalement par la libération des otages. Jusque là, vous en conviendrez, pas de quoi fouetter un chaton inoffensif. Mais là où ça devient intéressant, c'est qu'au moment d'appréhender le braqueur, les policiers sont arrêtés nets par les otages qui font barrage devant Olsson. Au procès de ce dernier, les 4 victimes refuseront de témoigner contre le criminel, allant même jusqu'à lui rendre visite à plusieurs reprises en prison. On apprit plus tard qu'au cours de ces 6 jours de captivité, l'une des otages, Kristin, tomba amoureuse d'Olsson.

Cette sympathie des otages vis-à-vis des ravisseurs est connue sous le nom de syndrome de Stockholm. Celui-ci est considéré comme tel lorsqu'il répond aux trois critères suivants:
1. Développement d'un sentiment de confiance envers les ravisseurs.
2. Développement d'un sentiment positif des ravisseurs envers les otages.
3. Naissance d'une hostilité des victimes face aux forces de l'ordre.

On retrouve très régulièrement des situations au cours desquelles se manifeste ce syndrome. Pour preuve, voyez ces milliers de violences conjugales non dénoncées auprès des autorités. Non pas que ce fléau soit dû uniquement à une certaine forme du syndrome de Stockholm dans lequel la femme serait considérée comme l'otage de son bourreau de mari, mais certains spécialistes affirment tout de même que ce cas de figure - la femme ne portant pas plainte par empathie pour le conjoint - s'est déjà présenté.

J'entends déjà les lecteurs grincheux de mon blog se plaindre du caractère "pas très fun" de ces premières lignes. Pas de panique, serais-je tenté de dire, "Julien n'aime rien" en arrive aux faits.

Au retour de mon escapade avec Jack Bauer (cfr article précédent), je me suis fait une inquiétante réflexion et mes plus fidèles lecteurs pourront sans mal appuyer les propos suivants. En effet, ces derniers temps, mon travail de journaliste de terrain m'a plus que de raison amené à subir une captivité plus (1 an et demi) ou moins (24h tout pile) longue. Et, étrangement, jamais je n'ai ressenti d'animosité voire de haine envers mes ravisseurs respectifs. Après tout, j'ai suivi Jack Bauer sans vraiment rechigner et j'ai failli signer un CDI auprès de Laurent Gbagbo et Oussama Ben Laden - CDI que je pleure encore aujourd'hui. Pire, je me suis presque attaché à la sympathique stupidité de l'agent secret américain et à la bonhomie de feu "l'homme le plus recherché de la planète".


Soudainement pris de panique car pensant souffrir d'un mal incurable, je googelise mes symptômes et là, Ô surprise, ce mal porte un nom, je vous le donne en mille: le syndrome de Stockholm. Honnêtement, jusqu'à ce jour, je prenais le syndrome de Stockholm pour une sorte de tourista causée par l'immonde nourriture suédoise. Comme quoi, même les esprits les plus vifs comme le mien peuvent parfois faire fausse route - un bien beau message d'espoir pour tous les cons!

Cela étant dit, mon enquête ne fait que débuter. Pour bien faire, j'aurais évidemment besoin du témoignage d'une victime de ce syndrome. Hélas, malgré mes dizaines de coup de fil - notamment à Natasha Kampush, la jeune allemande séquestrée pendant 8 ans mais qui avoue ne pas ressentir de colère envers son bourreau -, mes recherches ne mènent à rien. Ne connaissant pas la signification du mot "abandon", je décide finalement de joindre les deux otages les plus connus de France: Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier. 547 jours enfermés dans les geôles des talibans. Qui sait? Des liens se sont peut-être noués entre ravisseurs et ravissés (ou dit-on ravissants?... Hum... Excellente question! Note pour plus tard: téléphonez à Bernard Pivot). 

PRISE DE CONTACT

C'est une voix apeurée qui me répond.
- Allo?
- Oui, bonjour Hervé, je...
- Vous êtes un terroriste? 
 - Non, non... Je repense au CDI mort-né d'Oussama. Enfin "snif" plus maintenant... Julien Rolland pour Julien n'aime rien.
- LE Julien n'aime rien?, me demande-t-il soudain enjoué.
- Lui-même!
- Je suis un grand fan!
Il va falloir m'expliquer! Tout le monde semble m'aimer et pourtant le nombre de mes membres plafonnent désespérément à 21! Monde injuste!
Je reprends mes esprits et explique à mon interlocuteur que je souhaite obtenir une interview de lui et de son compagnon d'infortune. Je tais volontairement le véritable objectif de cet entretien, à savoir le syndrome de Stockholm, afin de ne pas fausser leur témoignage. Nous convenons d'un lieu de rendez-vous (un café parisien) et d'une date (le lendemain). Je rassure une seconde fois Hervé sur ma nature "non-terroriste" et raccroche.

Ma fidèle 1007 en convalescence (encore merci, Jack!), c'est finalement le TGV qui me dépose le lendemain à la gare Montparnasse. Une gare qui, il faut bien l'avouer, se révèle nettement plus crade que dans Amélie Poulain. Cette triste constatation faite, je m'en vais sans plus tarder héler un taxi. Celui-ci me dépose 15 minutes plus tard devant le Café Parisien (original, dites-moi!). Je m'assois à une table relativement isolée, au fond de l'établissement. 11h55. Une fois n'est pas coutume, je suis en avance. En attendant Stéphane et Hervé, je commets l'erreur de commander un expresso, autrement dit une mini flaque visqueuse de 2cl dont le goût est, j'en mettrais ma main à couper, proche de celui d'un pétrole bas de gamme.
12h10. - Vous vous dites colombien et vous osez m'affirmer que votre café est bon!
- Si senior, délicieux!
- Et j'imagine que vous pensez sincèrement que le nom de votre café est original! 
- Si senior, très original! " Le Café Parisien" pour uno Café del Paris, c'est una idée del génie!
Juste avant que j'en passe aux mains avec Roberto le serveur, Hervé et Stephane font enfin leur entrée dans le café. Je regarde une dernière fois le serveur.
- Ça ira pour cette fois, gringo. Amène donc à moi et mes amis trois Perriers. 
- Tout dé suite, Senior. 
La première chose qui marque lorsqu'on découvre Hervé et Stéphane en chair et en os, c'est leur surprenante bonne mine. En effet, il est difficile à croire que ces deux gugusses ont subi un régime d'haricots rouges et de riz pendant un an et demi. Tout sourire, Hervé et Stéphane prennent place à la table que je leur désigne tandis que l'insolent Roberto nous dépose les trois Perriers. Stéphane est le premier à prendre la parole.
- Lorsque qu'Hervé m'a informé que le célèbre "Julien n'aime rien" voulait une interview de nous deux, j'ai sauté de  joie! 
Je réponds à sa flatterie par un modeste "pas étonnant" avant de commencer sans plus attendre l'interview. J'enclenche mon fameux dictaphone offert par la CIA et pose la première question.

Julien n'aime rien (JAR) - Afin de satisfaire mes lecteurs les plus ignares, pourriez-vous vous présenter? 
Hervé - Hervé Ghesquière, 48 ans, journaliste pour France 3. 
Stéphane - Stéphane Taponier, 49 ans, cameraman pour France 3. 
JAR - Expliquez-nous quel était le but de votre présence en Afghanistan. 
Hervé - Les vacances! 
Les deux amis se mettent à pouffer. Les médias ont beaucoup mis en avant la désinvolture et le sens de l'humour d'Hervé et de Stéphane... Je confirme. Non pas qu'ils sont drôles, mais que les médias racontent souvent des conneries. Remarquant mon manque de réceptivité à sa blague foireuse, Hervé reprend son sérieux.

Hervé - En fait, Nous menions depuis un mois une enquête sur la construction d'une importante route à deux pas de Kaboul. 
JAR - Expliquez-nous les circonstances de votre enlèvement au cours de cette fatidique journée du 30 décembre 2009. 
LE RÉCIT

Stéphane - Nous étions arrivés au terme de notre tournage. Une dernière mission et nous pouvions plier bagages. Avant de se lancer sur cette dangereuse route, nous avions tout prévu: un traducteur digne de confiance, nommé Reza, ainsi que deux conducteurs qui faisaient aussi office de guides et dont je ne prendrais pas la peine de nommer puisqu'ils n'ont qu'un petit rôle dans mon récit. Ces derniers nous conseillèrent de nous habiller à l'afghane histoire de passer inaperçus. Nous quittâmes Kaboul à 5h du matin à bord d'une Toyota blanche comme on en voit des centaines dans la région. Très vite, nous avons atteint le premier check-point de l'OTAN. Les soldats nous mirent en garde sur le danger de la vallée de la Kapisa contrôlée par les talibans.
Hervé - Sur ce, je répondis à ces mauviettes que j'avais couvert les conflits en ex-Yougoslavie, au Rwanda et en Irak et que ce ne sont pas trois ou quatre barbus armés de mitraillettes en mousse qui allaient me faire peur.
Stéphane - Refusant coûte que coûte de nous laisser passer, les soldats nous demandèrent alors de faire demi-tour. Dans l'impasse, Hervé eut une brillante idée. Il regarda derrière les soldats et hurla: "Ooh mon dieu, c'est Ben Laden, là-bas!". Pris de panique, les bidasses se retournèrent et firent feu sans même analyser la situation.
Hervé - Je ne suis pas très fier. J'appris à notre retour que ma diversion avait coûté la vie à deux chameaux et une chèvre.
Stéphane - Bref, nous profitâmes de ce moment de flottement bruyant pour passer le check-point en toute tranquillité. Nous nous retrouvâmes alors sur une route de bien mauvaise qualité. C'est alors que nous pûmes...
JNR - Non vraiment les gars, arrêtez avec le passé simple, c'est franchement moche.
Hervé - Très bien, l'ami, nous passons au présent de narration d'autant plus que cela donnera à notre récit un relief particulier en le rendant plus présent à l'esprit du lecteur. Vois-tu, ce qui est génial avec l'utilisation du présent de narration, c'est...
JNR - Tenez-vous en aux faits, par pitié!
Stéphane - Nous roulons à petite vitesse pendant approximativement 1h. Vers 11h, des types armés de kalachnikov font irruption sur la route et nous forcent à nous ranger. Reza baragouine dans un anglais approximatif: "Big, big problem".
Hervé - Je lui réponds: "Sans blague, Einstein" et étrangement personne se marre.
Stéphane - Nous sommes violemment traînés hors de la Toyota. Les deux guides sont emmenés ; plus jamais nous les reverrons. Après nous avoir dépouillés de nos passeports et de ma caméra, nous sommes à nouveau mis dans la voiture en compagnie de 13 talibans (dont un dans le coffre, 4 sur le toit et 2 tirés sur un skate derrière le véhicule). Fiers comme jamais de leurs prises, les talibans font le tour de plusieurs villages en criant: Michael Vendetta! Michael Vendetta!!, bizarrement leur seule référence française. Au cours des premiers mois de notre détention, nous sommes amenés à changer de lieu très régulièrement pour éviter d'attirer l'attention du voisinage.
JNR - Quelles étaient vos relations avec les talibans?

Hervé et Stéphane semblent surpris. Apparemment, aucun autre journaliste ne s'était véritablement arrêté sur cette question. Il faut savoir que pour le commun des mortels, il est totalement inconcevable qu'un sentiment autre que la haine puisse naître entre otage et ravisseur. C'est Hervé qui reprend la parole.

Hervé - Enfin une bonne question! Depuis que nous avons posé le pied sur le territoire du Camembert et des ronds points inutiles, on entend toujours les mêmes questions: Avez-vous eu peur de mourir? Où faisiez-vous pipi, caca? Décrivez-nous le repas type d'un otage de barbus? Les talibans se mangent-ils entre eux? Etc etc. Eh bien, sachez qu'à part une incompréhensible vénération pour Michael Vendetta, les talibans sont des gens comme les autres.
Mon intuition légendaire a encore fait des miracles. Je sens venir le syndrome de Stockholm à plein tube.

JNR - Pouvez-vous approfondir les relations que vous avez pu entretenir avec les talibans?
Stéphane - Les premiers jours de captivité ne sont pas joyeux, il faut bien l'avouer. On sent que nos ravisseurs sont quelque peu dépassés par les évènements. C'est finalement le 29 janvier 2010 que les choses vont commencer à s'améliorer.
Hervé - On vient me chercher et on m'emmène au sommet d'une montagne où passe le réseau téléphonique. On me tend un portable et c'est un homme des services secrets français qui se trouve au bout du fil. Il m'informe que les négociations ont démarré et que notre libération ne saurait tarder. La conversation terminée,  les talibans se félicitent de cette première victoire. On voit presque des dollars sortir de leurs yeux. Le lendemain, l'ambiance s'est considérablement apaisée. Les talibans organisent pour l'occasion un barbecue halal auquel nous ne sommes bien évidemment pas conviés. Pourtant, il se passe ce jour-là quelque chose de très surprenant.
Stéphane - (coupant Hervé) Tu es sûr que tu veux tout lui raconter?
Hervé - Qu'est ce que je risque? Son blog ne possède que 19 membres!
JNR - (Outré par ce manque d'exactitude) 21! 21 membres!
Hervé - Ah ben bravo, tu as réussi en ajouter 2 depuis ma dernière consultation! Juste par curiosité, peux-tu me dire qui sont ces intrépides lecteurs?
JNR - ... Hum... Le fils et la fille d'amis...
Hervé - Qui ont...?
JNR - Hum... 2 et 2 ans et demi
Hervé - ... Et par conséquent, ces deux lecteurs ne...?
JNR - ... Savent pas encore lire... Oui, bon ça va...
Hervé - (à Stéphane) Tu vois! Aucun risque! Eh puis mince, faut que ça sorte, nom de dieu!
Stéphane - (après une longue réflexion) Très bien, allons-y.

PREMIERS SYMPTÔMES

Je profite qu'Hervé et Stéphane se rincent le gosier de Perrier pour changer de style de narration, histoire de varier les plaisirs. Le verre vidé d'une traite, Stéphane évoque ce fameux jour du barbecue. Il faut savoir que depuis un mois, le quotidien des journalistes et de Reza, l'interprète, se résumait à une pièce insalubre d'à peine 10m² sans lit ni toilette et d'une douche toutes les deux semaines au mieux. Mais l'échange entre Hervé et l'agent de la DGSE semble avoir changé la donne. De la fenêtre, les trois prisonniers entendent une dizaine de talibans fêter le début des négociations. Soudain, une porte s'ouvre et ils aperçoivent l'un des ravisseurs apporter une généreuse assiette composée de juteux morceaux d'agneau. Il la dépose sur la seule table de la pièce et s'en va sans mot dire. Logiquement affamés, les trois otages se jettent sur cette inespérée corne d'abondance. Et ce rituel se reproduira tous les jours jusqu'à la libération.

Cette soudaine générosité n'empêche cependant pas l'ennui de se faire de plus en plus pesant. Pour remédier à cela, Stéphane tente de négocier une simple radio. Ce sont finalement un écran plat avec abonnement à 285 chaînes et une Wii qui sont installés dans la petite pièce. Pendant près de quatre mois, les otages partageront leur temps entre promenades quotidiennes de 2 à 4 heures, parties de Mario kart endiablées et bouffes royales. Sans surprise, ils prennent entre 4 et 8 kilos au cours de cette période.

Progressivement, les interactions entre otages et ravisseurs se font de plus en plus fréquentes. Un soir, me raconte Hervé, le taliban responsable de notre confort lui propose une partie d'un jeu bien connu. Reza joue le rôle du traducteur.
Taliban - وقلبي من رضاك مح ?
Reza - Porte-t-il une cravate verte?
Hervé - Non.
Reza - مح
Tap. 

Hervé - Porte-t-il une barbe ?
Reza - من رضاك ?
Taliban - من !

Reza - Non!
Tap-Tap-Tap-Tap-Tap-Tap-Tap-Tap-Tap-Tap-Tap
Taliban - من رضاك مح ?
Reza - Porte-t-il des lunettes à pois jaunes?
Hervé - Heu... Ben non!
Reza - Heu... Ben من !
Tap
Hervé - Porte-t-il une kalachnikov?
Reza - من رضاك ?
Taliban - من
Reza - Non
Tap-Tap-Tap-Tap-Tap-Tap-Tap-Tap-Tap-Tap-Tap
Hervé - Alors... Pas de barbe ni de kalachnikov... Je pense que c'est John, le seul occidental du Qui est-ce? taliban!
Taliban - وقلبي من رضاك مح !!
Reza - Bien joué, connard !!
Voilà une bien étrange captivité, loin, très loin même, de l'image que l'on peut se faire d'une telle situation. Je ne peux me résoudre à croire à un syndrome de Stockholm aussi aiguë. J'interroge donc les journalistes sur les moments les plus angoissants qu'ils ont pu vivre - car il doit bien en avoir au moins un! Hervé répond par l'affirmative et me raconte qu'un soir de février, alors qu'ils jouaient une partie de Cranium - jeu de société dans lequel trois équipes de deux doivent se faire deviner par le mime des personnages ou des situations -, un taliban s'est servi de Stéphane pour mimer : un terroriste décapite un infidèle. Exceptée cette décapitation simulée mais plus vraie que nature, jamais l'un des trois otages n'a craint pour sa vie.

Je n'en crois pas mes oreilles. Depuis leur retour, les médias nous bassinent à propos des conditions déplorables de la détention d'Hervé et de Stéphane. On a qualifié de héroïque leur résistance face à la menace d'une mort imminente. Et qu'entends-je aujourd'hui? Qu'ils ont en réalité vécu tels des pachas nourris, logés et blanchis. Ces interminables marches dans la nuit, ces cellules exposées au vent glacial et infestées par des rats et des serpents, tout ne serait donc que mensonge? "Pas tout, m'arrête Hervé, nous avons effectivement marché 1 heure en pleine nuit pour rejoindre la piscine chauffée d'un des talibans". Je ne prends même pas la peine de répondre. Stéphane tente de se justifier:



Stéphane - Officiellement, le gouvernement n'a versé aucune rançon. Mais Hervé et moi savons bien que c'est faux. Sarkozy était en manque de popularité. A l'instar de l'affaire Ingrid Beancourt, il savait qu'une libération des deux otages les plus médiatisés de France pouvait lui faire marquer des points à un an de 2012. C'est pourquoi il a ouvert le portefeuille et répondu aux revendications des talibans, à la grande surprise de ces derniers d'ailleurs.
JNR - Où voulez-vous en venir?
Stéphane - Crois-tu vraiment que le véritable récit de notre captivité aurait réjoui le gouvernement et l'opinion? De quoi aurait-on eu l'air? De deux pauvres types qui ont copiné avec l'ennemi en se goinfrant pendant un an et demi alors que toute la France se mobilisait, organisait des marches silencieuses, montait des concerts foireux avec Raphaël et Chimène Badi. Impossible. C'est pourquoi nous avons décidé de commun accord avec Hervé de réécrire l'histoire, de la rendre plus...disons... dramatique.

J'hésite entre être choqué par ma découverte, que l'on peut facilement considérée comme le plus grand mensonge à grande échelle depuis l'histoire bidon des armes de destructions massives irakiennes et l'excitation de tenir ici l'un des cas les plus significatifs du syndrome de Stockholm. Ma morale me fait d'abord pencher pour la première solution. Je commande une tequila à Roberto et l'avale cul-sec tel un cow-boy qui vient d'apprendre la mort de sa fidèle monture. Puis rapidement, le journaliste avide de scoop qui sommeille en moi donne un coup de pied dans les couilles de sa morale et reprend l'interview. 

LA LIBÉRATION

Je vous épargne la description des derniers mois de cette captivité 5 étoiles pour passer directement au 29 juin 2011. Ce jour-là, un taliban pénètre en pleure dans l'appartement de Stéphane et Hervé - car oui, les deux journalistes ainsi que Reza avaient depuis plusieurs mois élus domicile dans un magnifique duplex de 120m². Bref, ce taliban informe nos trois otages de luxe que le gouvernement français a versé la rançon et qu'il est donc dans l'obligation de les conduire dans une base militaire française située à Tagab, une petite villes afghane. Cette nouvelle fait l'effet d'une bombe dans la tête des trois otages. Reza tombe sur ses genoux et crie, les bras déployés, comme s'il était dans un mauvais drame américain. Hervé s'approche du taliban dépité et le serre dans ses bras. A l'évocation de cette scène, les yeux des deux journalistes se remplissent de larmes. "J'ai rarement ressenti une telle émotion", ajoute Hervé. 



Stéphane - Le lendemain, celui que l'on peut considérer comme le chef des talibans organise une ultime fête dans sa villa. Tous les talibans que nous avons côtoyés au long de notre séjour ont tenu à faire acte de présence. Alors que nous mangeons, buvons et discutons avec nos amis, le chef dépose devant nous 7 valises bourrées de billets de 100 dollars. "Voici la rançon, nous informe-t-il. 7 000 000 de dollars américains." Accompagné de deux autres talibans, il empoigne les valises, se dirige à l'extérieur de la villa et jette l'entièreté de la rançon dans un énorme brasier allumé quelques minutes plus tôt. Le chef se retourne vers Hervé, Reza et moi et, la barbe tremblante, nous dit: "Votre amitié n'a pas de prix. Vous allez beaucoup nous manquer". 
Hervé - 24 heures plus tard, nous nous retrouvons à boire une coupe de champagne en compagnie du général en chef des forces armées française pour "fêter" notre libération. 
JNR - Qu'est devenu Reza? 
Hervé - Il ne lui a pas fallu plus de 10 minutes pour décider de s'installer définitivement auprès de nos ravisseurs. En janvier dernier, il a fait la rencontre de la soeur d'un taliban et en est tombé instantanément amoureux. Je me souviens encore. "Ces yeux! Ah, ces yeux!", ne cessait-il de dire. Alors évidemment, curieux comme je le suis, je voulais en savoir plus. Le problème, c'est qu'il n'avait jamais vu autre chose que ses yeux... 
Stéphane - Elle portait la burqua. 
JNR - Oui, merci, j'avais compris l'allusion... Et donc, depuis votre libération, vous bernez tout le monde avec vos histoires de captivité inhumaine. 
Hervé - Avait-on le choix? 
JNR - J'imagine que non...
Stéphane - Voilà, tu connais toute la vérité. 
JNR - Dernière question: quels sont vos projets pour les prochaines semaines à tous les deux? 
Hervé - Je prépare une enquête sur la vie des chiens errants dans la vallée de la Kapisa. Stéphane et moi partons dans une semaine pour l'Afghanistan. 
JNR - Ça m'aurait étonné...


J’éteins mon dictaphone, remercie Hervé et Stéphane pour leur honnêteté et quitte la capitale française à bord du TGV de 19h12. Trois jours plus tard, mon article terminé et après mûres réflexions, je téléphone à Hervé pour proposer mon aide sur ce reportage concernant les chiens errants de la vallée de la Kapisa. "Avec plaisir, l'ami! Plus on est de fous...". 


C'était Julien Rolland pour un "Julien n'aime rien" qui souhaite approfondir la question du syndrome de Stockholm sur le terrain. Rien que pour vous, mes fidèles 21 lecteurs. 


Deux semaines plus tard


Laurent Delahousse  - Nous venons d'apprendre qu'Hervé Ghesquière, Stéphane Taponier ainsi qu'un troisième obscur journaliste viennent de se faire enlever par un groupe de talibans. Ces derniers refusent toute négociation......